Portugal : les fermes

Mis à jour : 1 juin 2019


Parada, ferme de Germano, Diane, Simone et Joaquim

Nous nous sommes garés au milieu du terrain verdoyant de la ferme de Simone et sa famille pour une quinzaine de jours.

Simone et Léa sont amies depuis la deuxième maternelle, un duo qui s'aime d'une amitié fidèle et inconditionnelle depuis. Pourtant elles ont dû se quitter il y a presque deux ans, lorsque sa famille a décidé de partir vivre au Portugal (dont le papa de Simone est originaire). Ils ont acheté un terrain de plusieurs hectares, depuis ils tentent de vivre de leurs cultures. Une approche extrêmement respectueuse de leur environnement, une envie d'être autonomes, une incroyable aventure de courage, de persévérance et de conviction. Nous y sommes accueillis avec énormément de bienveillance, rapidement inclus dans le travail de la terre et dans le développement de ce petit joyau de nature. Comme tous les cultivateurs soucieux de cette harmonie, ils ont réfléchi à toute la conception de leur lieu. Du système d'irrigation de l'eau de pluie à l'implantation d'une incroyable variété d'arbres et de végétaux en tous genres, c'est un impressionnant travail de communion avec leur espace.

On y découvre tous les composants nécessaires à un écosystème riche et varié. Des ruches installées sur les hauteurs du terrain, des plateaux de culture à différents niveaux favorisant la percolation des eaux de pluie, des espaces sauvages permettant aux petits mammifères d'y faire leur nid, des tas de bois pour les insectes et champignons, personne n'est oublié. Chaque plante pousse dans un environnement pensé pour elle, aidant sa voisine et aidée en retour. Alors on note, on questionne, on grappille toutes ces précieuses informations qui permettent à chacun d'être gagnant. Car si la famille récolte de magnifiques fruits, légumes et autres cadeaux de la nature, elle est avant tout soucieuse que chacun s'y retrouve, de l'abeille au hérisson, de l'arbre à la fleur et de la prairie au sous-bois.

Nous sommes impressionnés par cette philosophie qui les incite à ne jamais aller contre leur environnement mais à faire avec. Plusieurs exemples l'illustrent comme le soin qu'ils prennent à veiller à la tranquillité du petit nid de la famille hérisson qui leur garantit la régulation des limaces et chenilles dans les cultures. Le soir on ne s'en approche pas trop mais si on tend l'oreille, on peut entendre ces petits travailleurs de la nuit faire leur marché entre les plants de brocolis. Les crapauds qui vivent non loin de la serre, sous les bâches et les rochers sont également préservés, ils viennent quant à eux protéger les graines fraîchement semées de toutes les petites souris qui grouillent dans la prairie. Les ronces sont tenaces et se propagent à une vitesse surprenante, ils ont donc semé du seigle pour créer une frontière car la ronce côtoie mal cette céréale, la cantonnant ainsi au fond du terrain. Et puis des chèvres viendront bientôt rejoindre l'aventure et aideront aussi à limiter la propagation des fougères et autres plantes invasives. C'est donc bien la nature qu'on aide et c'est par elle qu'on trouve des solutions, pas question d'utiliser des produits désherbants ou de s'épuiser à arracher sans cesse les indésirables. Tout ce savoir-faire n'est pas arrivé en un jour, c'est le fruit de recherches, de visites d'autres fermes, et puis de transmission. Les parents Germano, le papa de Simone, habitent le village depuis toujours, cultivent leur terre depuis aussi longtemps et sont une mine de connaissances et de compétences à ne surtout pas perdre.

Alors voilà, c'est au milieu de ce petit laboratoire naturel, aux senteurs fleuries et au paysage si coloré que nous avons le bonheur de vivre, et même si la pluie s'invite souvent en pleine journée (c'est le début du printemps portugais nous dit-on), nous mesurons la chance de participer un peu à l'expérience. Et ça nous donne envie d'en rencontrer d'autres…


Laurent se passionne définitivement pour les ruches. Nous avons eu la chance d'assister à la récupération d'un essaim qui s'est formé dans un chêne non loin des autres. Cela arrive que les ruches se dédoublent quand les abeilles sont trop nombreuses, cela arrive aussi qu'une nouvelle ruche vienne s'installer aux abords des autres, ces dernières étant le signe qu'il y a du calme et de la nourriture. Quand un essaim se forme sur une branche, une course contre la montre commence pour le récupérer. En effet, elles ne restent pas plus de deux heures au même endroit (sauf si c'est par chance la place définitive qu'elles ont choisi). Il faut donc préparer la boîte, s'équiper du matériel et de la combinaison nécessaire, préparer les plaques de cire et les disposer dans la boîte, on ajoute un peu de miel dans le fond comme cadeau de bienvenue, cela pourrait les inciter à rester. Une fois que tout est prêt, il faut aller très vite. On dispose leur nouvel habitat au pied de l'arbre, on fait basculer l'essaim en une fois dans une épuisette et puis dans la boîte. On referme le tout et on peut alors observer les abeilles s'organiser. Les soldats se placent à l'entrée, abdomen en l'air pour défendre leur nouvelle maison. Les chasseuses volent tout autour, transmettant les signaux nécessaires pour que chaque abeille retrouve le groupe. Il est également conseillé de tapoter les murs de la ruche, cela incite les insectes à libérer des phéromones et à battre le rappel. Il ne leur faudra que quelques heures pour commencer à aménager l'intérieur, on pourra alors observer la construction des premières alvéoles et l'impressionnante régularité de ces dernières. Nous réalisons que ces insectes sont d'incroyables bâtisseurs, des travailleurs acharnés qui ne prennent pas de congé dans leur tâche et sont tellement essentiels à la vie sur notre belle planète. Raison de plus pour en prendre soin et leur assurer un habitat sécurisé ainsi que de la nourriture en abondance. Germano y veille en plaçant des pièges à guêpes (leurs pires ennemis) et en plantant une grande variété de fleurs aux alentours. Le bassin d'eau de pluie est même équipé d'une petite plage d'une trentaine de centimètres où l'on peut observer les abeilles qui viennent boire, surtout le matin. Laurent a pu poser ses mains autour de l'essaim quand il était encore pendu à sa branche, c'est chaud, vibrant, ondulant, une incroyable force de vie. Quelle magnifique aventure, que d'apprentissages pour nous et nos enfants qui n'ont pas manqué de poser d'innombrables questions à notre expert.

Le départ de la ferme n'est pas facile, nous avons partagé beaucoup de bons moments, de bons repas, de nouvelles tranches de vies qui viennent s'empiler au fond de notre coeur.







Lac de Azère

Nous n'avons roulé qu'une dizaine de kilomètres vers le Sud de Parada et nous avons trouvé un lac tentaculaire qui nous rappelle celui d’Alcacer. Les alentours abritent un petit centre nautique et deux bars. On peut imaginer que l'espace doit être convoité en été, actuellement on se sent plutôt seuls. Germano nous a expliqué que toute la région a été en proie aux flammes il y a deux ans. Depuis, les forêts d'eucalyptus tentent de laisser la place aux chênes qui ont tendance à brûler moins vite. Le feu reste une crainte importante des habitants des terres, ils en ont un souvenir récent et parfois traumatisant. Un grand feu passe par décennie, disent-ils. En 2017, le feu est arrivé la nuit. Le 17 octobre précisément, la saison d'interdiction du feu s'arrêtant le 16, sacrée ironie du sort. Il n'a pas fallu longtemps pour qu'il se répande sur des kilomètres, décimant animaux et végétaux, maisons et voitures sans aucune discrimination. Germano se souvient du bruit assourdissant des flammes, de la chaleur du brasier et puis du silence le lendemain… Un paysage inoubliable, noir, poussiéreux, brumeux, des animaux qui déambulent l'air hagard. Les habitants ont réussi à sauver beaucoup, en aspergeant leurs maisons d'eau, en libérant leurs animaux pour leur éviter un piège mortel. Mais ils ont perdu aussi, leurs réserves de bois de chauffage parfois pour des années, leurs cultures, leurs véhicules.

Aujourd'hui, le paysage en garde des cicatrices. Autour du lac où nous passons quelques jours, les silhouettes fantomatiques des arbres tout autour créent une atmosphère étrange, particulièrement à l'aube et au crépuscule, quand la lumière vient de côté et projette leurs ombres squelettiques sur la surface de l'eau…

Certaines maisons abandonnées gardent des poutres noires de suie. En observant les rochers qui créent un dénivelé au bord de la route, on croit deviner la trace des flammes qui les ont léchés. Mais comme à chaque fois la vie a repris ses droits et on voit la végétation rhabiller les sous-bois, le troncs nus qui la percent comme dernier rappel de l'histoire.


Colmeal, Quinta das Aguias, Ferme de Thomas, Maria et Sophia

Rencontre avec Maria et Thomas qui possèdent 35 hectares dans les montagnes. Une ferme très étendue, des paliers de cultures, des ânes, et des chevaux qui vivent en liberté dans cette grande étendue. Depuis le feu de 2017, leur activité s'est réduite. Les vignes et les noyers qui représentaient leur principale source de revenus ont été ravagés et peinent à reprendre leur souffle. Ils nous racontent aussi la catastrophe écologique que représente les eucalyptus au Portugal. Ils ont été importés d'Australie il y a une trentaine d'années, ils sont extrêmement invasifs et ont peu à peu remplacé les forêts portugaises qui étaient alors essentiellement composées de chênes. Leur venue est purement économique. Ils servent à faire du papier toilette et ne nécessitent qu'une dizaine d'années avant d'être commercialisables. Beaucoup plus rentable… Depuis l'incendie, Thomas a déjà commencé à replanter des arbres sur son domaine, des chênes et plusieurs fruitiers. Le maintien et l'entretien des forêts est un travail énorme, même avec l'aide de ses ânes, c'est trop pour un seul homme. Le volontariat est une des solutions à laquelle il recourt depuis de nombreuses années. Maria s'occupe des plantations de légumes, la serre regorge de plants qui attendent la fin des grosses pluies pour être installés sur les terrasses autour de la ferme.

Ils vivent en quasi autarcie grâce aux sources d'eau qui coulent des montagnes sur leur terrain. Outre sa consommation, une eau de source pure absolument délicieuse, les cascades alimentent une installation hydroélectrique qui, couplée aux panneaux solaires, leur assure toute l'électricité nécessaire.

Une vie rustique comme ils aiment la nommer. Le mot qui définirait le mieux leur mode de vie selon nous serait “congruence”. Une grand cohérence entre leurs valeurs, leur philosophie et leur actions quotidiennes.


Week-end de Pâques, on a fait cuire des œufs et on les décore. Chacun concentré sur sa tâche, dans la lumière orangée de fin de journée. Un peu d'accordéon qui dévale les collines et résonne dans la vallée. Le lendemain toutes nos créations seront cachées dans la ferme. Munis de leurs paniers, les enfants y prennent toujours autant de plaisir. Quelques morceaux de chocolat décorent la table d'un petit déjeuner gourmand. Pain traditionnel, marmelade de citron de chez eux et confiture de kiwi de chez nous, faite avec les fruits reçus à la ferme de Simone. Et puis, on découvre les œufs durs trempés dans le miel, à défaut de mayonnaise. Intéressant…


Plus tard nous partons à la chasse à l'eucalyptus, les jeunes pousses reviennent sans cesse, c'est un travail sans fin. On arpente les terrasses de la montagne, murets de pierres et arbres fruitiers, les ânes nous suivent avec une facilité surprenante et sont heureux d’y trouver toute l'herbe nécessaire à leur bonheur. La sève dont nos mains s'enduisent au fur et à mesure est noire et collante. Son odeur typique nous rappelle les bonbons que Babo garde dans sa voiture. Le dos a beau râler un peu, on progresse efficacement et les tas d'eucalyptus s'accumulent derrière nous.

On aime le temps que prend Thomas à nous raconter l'histoire de sa vallée autant que l'histoire du Portugal. On aurait cru que l'homme n'a commencé à détruire l'écosystème que lors du dernier siècle mais les premiers conquérants ont détruit des centaines d'hectares de forêts auparavant. Il fallait construire les bateaux qui les amèneraient au nouveau monde. Des forêts millénaires, les mieux adaptées à leur environnement, ont disparu de la main de ces hommes avides de nouvelles terres et de richesses. Aujourd'hui le drame que représente les eucalyptus n'est qu'une suite logique de l'emprise de l'homme sur la nature. Aujourd'hui on déforeste pour nourrir les tonnes de bétail que l'on mange chaque jour, pour avoir de quoi s'essuyer aux toilettes, pour chauffer nos maisons et pour… Encore un millier de “bonnes” raisons. Ces patrimoines disparaissent à jamais, car tout l'écosystème s'effondre en même temps, tous les champignons, les insectes, les oiseaux sont expropriés au passage. Lorsqu’on le voit et qu'on le comprend de ses propres yeux, ses collines nues, ces forêts uniformes, ça secoue un peu…

Au bout de quelques jours, Léa s'est vu confiée la responsabilité des ânes. Elle les sort chaque matin, les emmène sur les hauteurs, là où l'herbe est plus abondante, veille sur eux et les rentre tous les soirs sans manquer de leur fournir l'eau fraîche dont ils ont besoin. C'est merveilleux de la voir si investie, même les jours de pluie (et on en a eu !), elle sort avec son manteau et gravit les terrasses suivie de ses deux nouveaux compagnons. Maintenant lorsqu'elle passe non loin, ils l'appellent, ils la reconnaissent.

Il y a aussi une portée de chiots dans les étables. Fils et filles de chiens d'eau portugais. Tous noirs, à poils longs et ondulés, ils sont tout simplement craquants. Négociations et discussions autour de l'envie d'accueillir un nouveau compagnon de voyage…

Après une première semaine plutôt pluvieuse, la seconde a laissé place au soleil. Sur ces hauteurs que nous habitons depuis dix jours, il se lève tard, cela lui prend du temps de gravir les montagnes, on attend sa lumière directe avec impatience et lorsque les premiers rayons filtrent par la cime des arbres au sommet, c'est comme un cadeau. Au milieu de ces cascades, de ces sentiers de cailloux, de ces aplombs de roche et ces petites maisons de pierres, le soleil n'est pas brûlant. Il est doux, il accompagne le travail avec joie et chaleur. L'eau si abondante est toujours présente pour nous rafraîchir, les enfants créent des barrages et des radeaux, ou plutôt des forteresses et des navires, on les entend admirer la force de cet élément et le plaisir de jouer est infini. Travaux de peinture, plantations et semis, nettoyage de la forêt, les tâches sont diverses et variées, en fonction de votre humeur et de votre énergie. Les repas sont sains et goûteux, les discussions riches et engagées, on ne voit pas comment on pourrait se lasser de cette vie…


Après plus de deux semaines au rythme de la ferme, on se prépare à reprendre la route. Nous allons passer le week-end avec Simone et sa famille. Ensuite on reprend notre vie nomade vers le nord. Le Portugal a encore à nous offrir, on le sent. Puis l'Espagne prendra le relais. On a appris la patience maintenant, on sait que rien ne sert de courir, que le voyage réserve toujours son lot de surprises.

Et en parlant de surprise, on a un nouvel aventurier à bord aujourd'hui ! Lucky est venu rejoindre la joyeuse troupe de vagabonds que nous sommes. Petite boule de poils noire, intelligent, joueur, explorateur, curieux. Un petit chien d'eau portugais qui nous attendait sur le bord de notre aventure, un voyageur en attente. Alors on l'a adopté, comment aurions-nous pu faire autrement...