Italie : à la ferme GrandMaa


En lisant le profil de la ferme où nous avons finalement passé plus d'un merveilleux mois, une phrase du philosophe Rumi avait attiré notre attention...

"Vous n'êtes pas une goutte dans l'océan, vous êtes tout l'océan en une goutte."

Cette phrase résonnera de bien des manières durant ce mois, et par la suite encore. Au fil des discussions, des partages, des moments de vie partagés.

Il ne nous a pas fallu longtemps pour prendre nos marques, pour se sentir invités dans la danse des rituels quotidiens, pour se sentir comme chez nous en fait.

Rubay habite avec ses trois filles, Joy (12 ans), Amy (10 ans) et Vida (8 ans). Elles habitent aussi avec Tina, une volontaire qui est arrivée il y a plusieurs années et qui n'est jamais repartie. On comprend pourquoi. C'est un vrai havre de paix au creux des montagnes, les Alpes débutent un peu plus loin, nous ne sommes encore qu'à 600m d'altitude. L'élevage de chiens est leur principale activité, il y a 4 bouviers bernois et 2 lapish (ce sont des chiens finlandais). Une portée de chiots de cette race est née trois semaines plus tôt, ils sont tout simplement adorables. Leurs 6 femelles sont des membres à part entière de la famille, choyées, aimées, câlinées à volonté. 

Après quelques temps, on découvre que c'est un vrai travail à part entière, on ne savait pas. Elles apprennent à connaître leurs chiots, leur personnalité, elles les stimulent, leur enseignent déjà beaucoup au fil des jours. La maman reçoit de l'assistance, des soins supplémentaires, sans jamais être mise à l'écart. C'est formidable pour nous d'apprendre autant à leur contact. Les autres chiens aussi sont formateurs, la meute a un rôle important. Notre Lucky grandit encore et reçoit nombre de leçons de ses nouveaux congénères qui l'accueillent avec bienveillance.

Elles ont baptisé leur domaine 'GrandMaa' ce qui signifie 'la Terre mère' en finlandais (pays d'origine de Rubay). L'endroit est gorgé de nature, elle est respectée et remerciée pour ses bienfaits. La source qui coule sur le haut des terres approvisionne la maison et les cultures. Les bois tout autour sert de chauffage bien évidemment, il alimente aussi le poste de cuisson et l'eau chaude. Les panneaux solaires assurent l'apport en électricité. Comme les journées raccourcissent et s'assombrissent, on allume les bougies et on se passe volontiers du téléphone ou de l'ordinateur si le mauvais temps persiste.

Ce retour à l'essentiel est étonnamment très agréable. L'automne est bien là depuis quelques jours. Le matin, le soleil filtre entre les arbres, il peine à se lever comme si sa course ralentissait. Il semble fatigué lui aussi, comme la verdure qui disparaît petit à petit. La lumière qui traverse la forêt fait briller des feuilles jaunes et oranges qui tombent comme une pluie colorée. Des milliers de feuilles d'or qui voltigent au milieu des axes verticaux, ces troncs solides et sûrs de leur trajectoire. L'éphémère côtoie le durable. Et puis l'automne apporte son lot de pluie et de brise humide. Car l'humidité, nous sommes en plein dedans, on se sent littéralement dans les nuages. Des chapes de brume qui nous entourent et dont le soleil ne vient pas à bout. Mais il faut avouer que ça fait des promenades magnifiques, au milieu des milliers de châtaignes qui jonchent le sol, au milieu des forêts rocheuses et des sources qui dévalent les flancs de montagnes jusqu'à rejoindre le torrent en contrebas. Armés d'un sac de toile que l'on remplit de châtaignes et de champignons, on arpente les sentiers boueux accompagnés de notre meute qui galope joyeusement. Le soir, on grille notre butin sur le feu, un bon chocolat chaud entre les mains, un morceau de guitare ou d'accordéon, une séance de méditation, chacun partage ce qu'il aime. 

Au fil des jours, on acquiert de nouvelles habitudes, fendre du bois (vous devriez voir Gab, c'est un expert maintenant), brosser les chiens, s'occuper des chiots, cuisiner, rentrer les bûches près du poêle, toutes ces petites choses qui nous font nous sentir membre de la communauté. C'est incroyable l'accueil qu'on reçoit, tant de générosité, ça fait tomber toutes les barrières. On nous a confié la construction du poulailler et de la clôture qui l'entourera. On fait des plans, toute la famille s'y met. On part chercher du bois pour le construire, une tronçonneuse sous le bras (ou sur l'épaule plutôt). Nombreux sont les troncs morts qui peuvent faire l'affaire alors on se fait des muscles en les remontant jusqu'à la maison. Chaque jour, notre projet avance et c'est avec fierté que l'on enfonce la dernière vis. L'engouement autour de notre construction est merveilleux, quel bonheur toute cette reconnaissance du travail fait avec ardeur. Voilà comment nos journées s'articulent, en fonction de la météo également, balades, travail, entretien, cuisine, création artistique et musicale,... Avoir la possibilité de lancer de nouveaux projets créatifs chaque jour, parce qu'il y a des outils, des matériaux, du soutien, des idées, de la motivation. Ça nous nourrit énormément. Et puis la découverte de la méditation. Ici, on prend le temps de se faire du bien. C'est particulièrement important pour Léa qui s'ouvre à une pratique qui lui parle beaucoup. Elle se rend compte qu'elle pratiquait déjà une forme de méditation naturellement, le soir dans son lit, ou lors de ses moments à elle, quelque part dans la nature. Alors elle se sent nourrie et rassasiée de bien-être, d'écoute de soi. C'est magnifique de la sentir si sereine, si autonome dans la gestion de ses émotions et de ses sensations. Notre cœur de parent ne peut que s'émouvoir devant tant de sagesse.

L'anglais est la langue commune, alors vous devriez voir nos deux voyageurs en herbe s'entraîner et s'améliorer un peu plus chaque jour. Le complicité entre les enfants se tisse rapidement, ils partagent leurs passions. Léa enseigne l'art du tissage de bracelets, Amy et Joy partagent leur talent en dessin, Vida et Gabriel jouent aux chiots, nombreux sont les jeux qui ne demandent pas trop de paroles. Et puis quand il en faut, ils viennent chercher un interprète si nécessaire. Ils préparent Halloween, maquillage, déguisement, creusage de citrouille. C'est la fête de la peur, et du sucre !

Le temps passe et on ne le voit pas passer...

Le soir, lorsque le soleil est couché depuis quelques heures, le ciel est sombre, quelque part entre le bleu et le gris. La campagne se tait. Le lune est haute, fière, et les arbres se dessinent telles des ombres noires. On dirait une peinture à l'encre de Chine. Un chien aboie au loin, le nôtre répond, brièvement. Les nuits sont fraîches à présent, humides aussi. On met une couche en plus en allant se coucher. Le matin est piquant, on sort un thé à la main et on observe les gouttes de rosée qui s'accrochent davantage à leur tige. La boisson chaude n'en est que meilleure dans la fraîcheur du jour qui se lève.

Sentant qu'on resterait bien plus longtemps, trois semaines c'est passé tellement vite, on en discute avec Tina et Rubay. Etant conscients que nous sommes quatre bouches à nourrir, on demande si on peut faire plus, si on peut participer aux courses, si notre contrepartie suffit. Leur réponse nous laisse sans voix... "Nous n'accueillons pas de volontaires dans le but d'un donnant-donnant, nous accueillons dans le but de rencontrer, de partager. Le fait que vous offriez une expérience comme celle que vous vivez à vos enfants est une contrepartie tout à fait suffisante, ce n'est pas forcément à nous qu'il faut rendre, c'est au monde. Quand un volontaire arrive, il est invité à participer à ce qu'il veut, comme il veut, autant qu'il le veut, il rendra peut-être ce qu'il a reçu à quelqu'un d'autre, c'est très bien aussi."

Personnellement, cette approche a changé la suite de mon séjour sur place. J'espère que vous m'autorisez à parler en 'je' pour une fois, tout simplement pour vous partager à quel point cela m'a fait grandir. Et cette phrase de Rumi a résonné encore plus profondément, je suis tout l'océan en une goutte... En prenant soin de moi, en prenant soin de l'autre, je prends soin du monde. Cette connexion que j'ai toujours présumée entre chaque être humain prend une autre dimension, la force qui nous anime est unique. Nous en sommes tous l'expression singulière, toutes des petites gouttes qui composent l'océan et qui contiennent en même temps tout son ADN, toute son énergie, tout cela en une simple petite goutte. Et cette révélation n'en est pas vraiment une au final, cela ne me semble pas nouveau, étrangement cela parait même très ancien. Comme une vérité existentielle qui revient effleurer la conscience, lorsqu'on est prêt. Alors je vous la partage, à vous de sentir si cela résonne chez vous aussi... ou pas.

Et puis le temps continue de couler comme un fleuve tranquille, permettant à toutes ses pensées de faire leur chemin, de balayer au passage une certaine quantité d’idées ou de certitudes futiles, fragiles et incertaines. Un peu de sérénité en plus, on n'est jamais contre.

Il semble que voyager, ce n’est pas seulement découvrir le monde extérieur, c’est aussi découvrir de nouveaux mondes intérieurs. Le temps et l’espace s’écoulent autrement, prennent une autre dimension. Leur perception change et permettent davantage d’exploration intérieure. Et pas seulement de soi de manière personnelle mais de tout à chacun, de ce qui nous connecte et nous relie. Quels que soient la langue, l’origine, la culture, l’âge, les mêmes questionnements nous traversent, nous passionnent, nous inquiètent parfois.

Une autre volontaire arrive à la ferme peu de temps avant notre départ. Elle s'appelle Michelle et vient du Chili. Elle est prof d'anglais, elle voyage à vélo en Europe depuis quelques mois. Une autre expérience à écouter, à mettre en lien. Une autre goutte de l'océan qui nous rejoint.

Et puis finalement, cinq semaines après notre arrivée, ça y est... Les sommets que l'on voit au loin sont enneigés. La température passe en dessous de zéro la nuit. Ça sent le départ malheureusement... Le camping car n'est vraiment pas prévu pour la neige. Si nous ne partons pas avant les premiers flocons, on devra rester jusqu'en février au moins. Ici, personne n'est contre l'idée, alors on l'envisage. Puis on se rappelle qu'on est parti en voyage pour rencontrer, pour partager, pour découvrir. Pour toucher un maximum de réalités différentes. Et celle-ci va nous manquer cruellement...