Maroc : l'intérieur des terres


Après des semaines passées au bord des côtes, les vagues vont peut-être nous manquer mais la montagne s’apprête à nous inspirer.

Notre départ de Taghazout ne fut pas évident. Pas facile de dire au revoir à un endroit que l’on aime, on pense à le remercier d’avoir été le décor de notre vie pendant quelques jours et d’innombrables aventures. Nous avons tout aimé, les baignades dans les flaques chaudes, les cabanes dans les arbres et les rencontres, encore.

Pas facile de dire au revoir à Jamaa et Said qui habitent non loin, dans un renfoncement de la falaise qu’ils ont aménagé avec quelques amis. Ils doivent y vivre à quatre ou cinq. Ils ont muré une partie de la faille rocheuse de façon à se protéger du vent, de la fraicheur de l’hiver et de la chaleur de l’été. L’intérieur est exigu mais confortable. Des lits font office de banquettes la journée, il y a des tapis du sol au plafond et une petite cuisine de fortune où, d’après Said, Jamaa fait les meilleurs tajines du Maroc. Des trous dans la roche servent de frigo pour les légumes qu’ils ramènent du souk. Ils vivent de leur pêche, s’en nourrissent et la vendent.

Ils ont partagé ces quelques jours avec nous, fidèles à la générosité que nous rencontrons sans cesse dans ce pays. Des leçons de cuisine, de pêche et des coquillages par milliers pour les enfants. C’est douloureux de partir, surtout quand on reconnait ce masque de tristesse qui voile le visage de nos hôtes.



Un tour au bord de la rivière

Après la mer, on ne se sépare pas si facilement de la présence de l’eau. Elle crée une atmosphère particulière dans le paysage. C’est donc au bord d’une rivière que nous garons notre chez nous. Des heures de jeu dans la boue avec une corde et une bouteille que l’on remplit et vide à volonté. Nos enfants n’ont jamais été aussi sales ! Cela ne leur pose aucun problème bien évidement, c’est l’intérieur qui en prend un coup.

Mais c’est l’avantage d’une petite maison, cela se nettoie très rapidement !


Visite de Tiznit

On rentre dans les terres et le paysage se transforme, petit à petit. Moins de monde, plus d’espace. Des troupeaux de moutons tellement nombreux que l’on n’en voit pas la fin. Ici quasiment toutes les femmes sont voilées, les jeunes filles également. Tous les hommes ou presque sont en djellaba, les plus âgés portent un turban. C’est intéressant de voir les enfants remarquer ces différences, on en fait un jeu parfois.

Tiznit est une petite ville avec de grandes avenues arborées. Très bien entretenue, elle est agréable à visiter. Nous décidons d’y prendre le petit déjeuner et nous ne sommes pas déçus. On nous renseigne une petite boulangerie près des halles, ses relents parfumés nous attirent immédiatement. Le ventre plein, les lèvres encore sucrées, on pénètre dans le grand bâtiment qui contient autant d’odeurs que d’échoppes. On se gâte de fruits secs, d’olives et de légumes. Pas évident de passer devant les étals de viande, les animaux vivants côtoient les steaks, les bruits de lame font froid dans le dos. Ici on ne cache pas l’industrie alimentaire, on est confronté à la réalité de ce que l’on mange. L’habitude d’acheter son haché en barquette nous fait oublier l’animal qui a saigné et l’être humain qui a dû s’en occuper. Cela fait réfléchir… Léa particulièrement.


Vallée de Tafraoute

Il était temps de prendre un peu d’altitude, 1200 mètres pour être précis. La palmeraie de Tafraoute nous a séduits dès notre arrivée. Petit oasis au milieu des montagnes rocheuses et terreuses, l’espace est grand, apaisant, d’un calme sanctuaire.

Le soleil s’y couche par étapes, c’est très différent du bord de mer. Tout d’abord les ombres des arbres s’allongent à en devenir gigantesques, ensuite le soleil disparaît derrière une montagne éclairant encore les sommets alentours qui s’éteindront les uns après les autres en se parant de rose. Le soir, en-dessous des étoiles, une sagesse s’installe dans l’air, tout ralentit. Les bruits environnants prennent de l’importance, ils résonnent contre les montagnes. Un chien aboie, un homme appelle, … On inspire à fond et on sent la vie qui s’infiltre par tous les moyens dans notre corps, dans notre coeur. On ressent petit à petit la vie autrement… Nous sommes chaque jour surpris de constater que nous avions sous-estimé toute cette beauté, les émotions qu’elle engendre, quelle belle surprise de la vie.


John avec qui nous voyageons depuis une dizaine de jours nous annonce qu’il est prêt à poursuivre sa route, seul. Nous nous y attendions, nous avions aussi besoin de récupérer notre espace à quatre. Inévitablement, une pointe de tristesse s’installe après de nombreuses discussions sur le monde, sur nos histoires respectives, sur les clés que nous trouvons chaque jour pour évoluer. Nous nous sommes bien laissés bousculer les uns les autres, il faut croire que la confiance s’était installée et qu'elle invitait au partage. C’est cela aussi que nous découvrons à travers nos rencontres, se laisser impacter par les vécus et les parcours personnels de chacun. Ils façonnent notre manière de voir la vie, ou de vivre plus simplement. Dernière activité tous ensemble, la visite de Tafraoute, à un quart d’heure à pied de la palmeraie.

Nous découvrons une ville vraiment mignonne, il n’y a pas d’autre mot. Les couleurs des bâtiments sont plus terreuses, reflets des montagnes environnantes, comme un camouflage. La place du marché n’est pas grande mais les échoppes sont belles, bien achalandées. Une tranquillité émane de cet endroit malgré le monde qui le traverse. Surprenant au vu de ce que l’on a constaté dans d’autres villes. La plupart du temps, les gens crient dans les souks, dans la rue, ils s’interpellent de loin sans cesse. Ici cela ne semble pas être le cas, les gens discutent en petits comités. Deux vieillards sont assis sur le sol, l’un tient l’autre par l’épaule, on dirait qu’ils se rassurent. Nous entrons dans une boutique de sandales et babouches, elles sont nées des mains d’un homme que nous observons découper le cuir. Ca sent bon, c’est doux.

Les enfants se promènent les yeux grands ouverts, le sourire aux lèvres… Après quelques achats, la faim se fait ressentir et on s’arrête pour manger la seule chose que nous ne préparons plus nous-mêmes dernièrement, de la viande ! Un bon pain à la dinde et aux légumes plus tard, nous voilà prêts à retraverser notre palmeraie et retrouver notre chez nous. On se sent comme à la maison tant l’énergie est parfaite en ce lieu.

Le lendemain, lever tôt pour dire au revoir à John. En toute autonomie, les enfants préparent des pancakes aux bananes comme il leur a appris. La journée passe plus lentement, nous sommes fatigués. Une nouvelle visite à Tafraoute s’impose, nous avons besoin de bouger. Sur la place, nous abordons une femme qui prépare de « l’amlou ». C’est une préparation à base de purée d’amandes (ou de cacahuètes parfois), d’huile et de miel.

Autant vous dire qu’on fait souvent des crêpes juste pour avoir une bonne raison de le faire dégouliner dans nos assiettes ! Elle nous montre la presse qui écrase les fruits secs, les enfants se mettent spontanément à l’aider à remplir ses pots. De retour au camping car, on s’affale, on s’endort… Au goûter, on se gave de mandarines, délicieusement sucrées. Elles font partie des aliments que l’on achète le plus en ce moment.

Puis le soir tombe et la température chute à une vitesse surprenante. Le silence se ressent plus intensément… Nous finissons par le rompre en musique. Le son de l’accordéon monte dans la vallée et le vent semble l’emporter. Vient ensuite la guitare et ses notes plus calfeutrées.

Envie de chaleur, un bon feu et nous voilà réchauffés et illuminés. Gabriel adore s’en occuper, il a appris à le préparer, l’allumer, l’alimenter et à s’en approcher avec prudence.

Il sourit et dit : « J’adore le Maroc, vraiment j’aime ce pays ».

Pourtant, il a ressenti sa liberté entravée par la différence de culture dernièrement. En effet, il est arrivé plusieurs fois qu’un habitant le ramène au camping car en nous sermonnant de l’avoir trop laissé s’éloigner. On lui explique que leurs intentions sont bonnes, ici les enfants de son âge ne se promènent pas seuls. Mais son besoin d’indépendance et de solitude l’empêchent de relativiser. « Vous me faites confiance vous, alors pourquoi pas eux ? ». Cela crée des discussions intéressantes, chacun donne son avis. On sent Léa plus soucieuse de découvrir et respecter le mode de vie du pays, elle a dernièrement proposé qu'on ait un foulard avec nous pour nous couvrir la tête quand nous nous arrêtons dans un village. Quelle observatrice...