Belgique-France-Belgique


C'est étrange de rentrer. Il faut s'attendre à percevoir le chemin parcouru, à conscientiser sa propre évolution. Car même si la vie a suivi son cours, rien n'a vraiment changé. L'observation de l'étendue infinie des champs fait naître cette vérité. Le vent donne vie aux végétaux dans un souffle silencieux, mais le paysage reste le même. Cela a quelque chose de rassurant, retrouver le connu. Et puis de dérisoire aussi car des champs et des villages, il y en a partout. Nous en avons traversé beaucoup, tous avec leur particularité. Peut être que la particularité des paysages de chez nous, c'est leurs courbes prévisibles, leurs chemins tous tracés. C'est étrange de rentrer, mais c'est nécessaire aussi. C'est la fin de la journée, le soleil se couche sur notre belle Belgique. Le dernier rayon est pour nous, une poudre dorée en suspension. Pensée pour la liberté, pensée pour notre vie. Qu'elle est belle… Nous regardons notre aventure, ce magnifique cadeau que l'on se fait et on le chérit, tellement fort.

Début juillet, début des vacances, début des retrouvailles avec les nôtres.

Émotions, émotions… On se jette dans les bras de nos amis Bil et Mela, Eliot et Jack. Leur jardin c'est le paradis, le terrain de retrouvailles joyeuses et émouvantes. Huit mois que nous ne nous sommes pas vus, pourtant on se sent presque plus proches. 

Journées et soirées à l'ombre du grand érable qui trône près de la serre. On se raconte, on s'écoute, on observe les enfants exprimer sans cesse leur joie de jouer avec leurs amis. 

Plusieurs fois sur ces derniers jours, nous avons retrouvé ceux qui nous ont tant manqué. Tout l'amour qui nous unit ressurgit comme si on venait juste de l'avaler. Ça fait tout chaud à l'intérieur. Et puis à l'extérieur aussi il fait chaud ! Canicule non compatible avec notre maison sur roues, on étouffe. On prend sur nous, ça ne gâchera sûrement pas nos nombreuses retrouvailles. C'est merveilleux de se sentir attendus. C'est étrange de rentrer chez soi, quand on n'a plus de maison… Chez nous, c'est partout où il y a des gens qu'on aime maintenant. On ne s'est jamais autant senti chez nous que depuis que notre camping-car nous y emmène.

Léa part pour son camp, elle y restera dix jours. Elle part toute joyeuse de retrouver les copines et les louvettes, cette ambiance qui lui plait tant. Alors on reprend la route à trois, enfin à quatre avec le chien, comme aime le préciser Gabriel. Quelques jours et elle nous manque déjà cruellement, mais nous sommes heureux pour elle.

Après deux semaines passées au bercail, après des retrouvailles douces et sucrées, après des moments plus douloureux vécus par des proches, qu'on a pu soutenir, après une pause dans l'aventure… Elle reprend ! 

Colline de Xon

Nous sommes en route pour la Bourgogne. Escale à LesMénils, sur le haut de la colline de Xon. Lieu historiquement lourd et stratégique, une position précieuse durant la première guerre mondiale. Sa vue à 360 degrés explique aisément pourquoi elle a été farouchement gardée par un camp puis par l'autre, reprise plusieurs fois au prix de nombreuses vies. C'est toujours étrange de fouler un sol que l'on sait souillé par la bêtise humaine, par son courage sans doute aussi. Plusieurs panneaux explicatifs sont présents autour de la stèle commémorative, des photos montrent les tranchées, les tombes creusées pour enfouir les corps, le recueillement des familles par la suite. Après cette leçon d'histoire, nous partons marcher sur les flancs de la colline. A chacun de nos pas, une dizaine de sauterelles jaillissent des herbes hautes. C'est comme un jeu, alors Gabriel galope, laissant une traînée d'insectes bondissant sur son passage. Nous croisons quelques randonneurs en fin de journée, mais c'est le silence notre principal voisin. Jumelles au regard, Gabriel découvre le panorama et les rapaces qui planent au-dessus. Sa sœur lui manque…


Uchizy

Le surlendemain, on la retrouve enfin, elle nous rejoint avec Palou et Malou au camping d'Uchizy. On se saute dans les bras, on la bombarde de questions, on veut tout savoir !! Les anecdotes viendront, mais tissées dans les journées qui suivront. On passera une semaine au bord de la Saône, avec les grands-parents et Pauline qui nous a rejoint depuis Orléans. Une semaine de détente, de bons repas, de parties de pétanque et de pictionnary. Les cousins bourguignons nous ont rejoint pour une journée, quel bonheur de tous se retrouver, les mêmes grandes tablées que dans notre enfance, avec une génération en plus. Les cigognes aussi sont au rendez-vous, nous en observons des dizaines sur la rive opposée qu'elles partagent avec les cygnes et quelques vaches. L'endroit est flamboyant de nature, de calme et de soleil. Et puis chacun repart de son côté, on quitte le confort du camping (dont nous ne sommes pas coutumiers) et on retrouve le luxe de la vie sauvage, de la liberté.


Sancé, au nord de Mâcon

Quelques jours plus tard, l'orée d'une forêt, sur les hauteurs du village, une grande prairie bordée d'emplacements pour se garer nous attend. Nous ne sommes pas les seuls, de nombreux promeneurs défilent, seuls ou en famille, chacun aspire à la fraîcheur du bois. Nous partons à l'assaut des nombreux sentiers de la forêt, nous les sillonnons jusqu'à s'en éloigner assez que pour être perdus au milieu des arbres et des lianes. Le chien nous guide et son flair nous ramène au camping car… Ou vers un autre chien ! 

Un couple de voyageurs italiens est garé non loin, la femme attend un heureux événement pour les prochains jours. Leur rythme a naturellement ralenti. On discute dans un mélange d'anglais et de français, on se comprend toujours. Ils promènent, comme nous, quelques plantes avec eux. Un magnifique aloe vera attire notre attention. Comme il y a de nouvelles pousses au pied du plant, elle en dégage une pour nous en faire cadeau. Nous proposons à notre tour une pousse de notre fameuse menthe chocolat. Un plant qui nous avait été donné par Diane au Portugal. Et on repart chacun plus riche d'une rencontre, et d'une nouvelle plante à choyer…


Cours-la-ville

Posés sur une aire pour camping-cars, prairie au pied des arbres, ruisseau et petit pont, beau cadeau de la mairie. La météo est toujours estivale, l'ombre est toujours bienvenue. Nous avons étendu notre tissus dans l'herbe, petit conseil de famille. L'occasion de parler de l'éducation du chien, de faire des demandes, d'envisager la suite, de partager ses envies… Et voilà que le rythme du voyage à quatre reprend, dicté par la famille, saupoudré par les cadeaux de la vie, on adore. Les enfants se lancent dans l'organisation d'une soirée casino, encore une occasion pour Léa de partager les bons souvenirs de son camp. Papoter autour d'un paquet de cookies, le chien sur les genoux, les pieds dans la nature, rien de tel pour que le temps file sans qu'on s'en aperçoive.


Champoly

Nos amis Pauline et Éric habitent un charmant village du nom de Champoly. Idéalement situé entre Lyon et Clermont-Ferrand, sur les hauteurs, un village où le mode de vie semble le même depuis des décennies. Tout le monde se connaît, se retrouve au bar associatif sur la place du centre, se rend service, s'arrête pour papoter à toute heure de la journée. Et pourtant, quel accueil on reçoit, nous les "petits belges", on se sent adoptés tout de suite. Pauline et Éric sont tous deux artistes, elle crée des bijoux, il est sculpteur, tailleur de pierre et maçon. Un couple inspiré et inspirant. Ils habitent l'ancienne école du village, assez de place pour deux et leurs ateliers de travail. Ancienne bâtisse de grosses pierres où il fait bon de se réfugier aux heures chaudes de la journée. Un carreau cassé de la petite dépendance permet à un couple de rouge-queues de nicher en toute sécurité. On les voit entrer et sortir du bâtiment, le bec chargé de victuailles pour leur progéniture. Un moment de calme à l'intérieur nous a même permis d'assister aux premières leçons de vol.

Chaque été, depuis des années, ils animent le chantier de bénévoles qui restaure le château du coin, juché sur les hauteurs. En grimpant jusque là, nous découvrons bien plus que des ruines. Le site est magnifiquement entretenu, le donjon est accessible et lorsqu'on a franchi toutes les marches du petit escalier en colimaçon, la vue est une récompense à couper le souffle. Un panorama à 360 degrés, on peut voir jusqu'au Mont Blanc. Le groupe de bénévoles est présent sur le site pour deux semaines, ensuite un autre groupe prendra le relais pour la quinzaine suivante. Éric en maître de chantier relève un fameux challenge, il doit s'assurer de la sécurité de chacun, de l'avancement du travail, de la formation des bénévoles au travail à accomplir. Pauline est responsable de la logistique, administration, repas, courses,... Nous sommes admiratifs de l'énergie qu'ils déploient pour que le site reste accessible aux touristes autant qu'aux locaux. Quel bel engagement.

Un matin, une tasse de café à la main, les traits encore tirés de la fête de la veille, on se raconte la soirée, chacun par notre lorgnette. Les bénévoles avaient organisé un apéro pour les gens du village, cakes salés, pizzas maison, rosé obligatoire et session musicale improvisée. Tous les ingrédients d'une bonne soirée… Élie, un des doyens du village, avait entonné les chants traditionnels, tout le monde avait suivi. L'accordéon aussi avait eu son petit succès. Alors c'est les yeux gonflés mais le cœur joyeux que l'on se retrouve ce matin, à l'ombre de la glycine qui court sur le mur de la maison de Jacques, voisin de Pauline et Éric. Le parfum de la deuxième floraison est divin, le bourdonnement des butineurs est rassurant. Et puis Éric nous parle des cascades du Gourd dodu, sur les hauteurs du bourg voisin. La chaleur termine de nous décider à aller découvrir cet oasis de fraîcheur.

Quelques minutes de route et on se gare à côté d'une ferme. Un sentier part dans la forêt, il longe la rivière, quel bonheur d'avancer à l'ombre des arbres. Se cacher du soleil est une occupation lourde parfois, nous en voilà momentanément libérés. Le chemin grimpe, slalome entre les troncs. On suit le bruit de l'eau en contrebas, elle nous appelle. Le sol rocheux est couvert de mousse, l'odeur de l'humus est puissante. Passés quelques arbres en travers, on descend entre les monstres de pierres jusqu'à la rivière. Elle dégringole entre les rochers, créant de petits bassins plus ou moins profonds, baignés par quelques rayons du soleil qui ont échappé au tissage de feuilles. C'est comme un autre ciel au-dessus de nous, un plafond de mille et une teintes de vert. On devine à peine le bleu de l'espace derrière. Le chien est le premier à l'eau, il se couche sur les cailloux du lit, sa queue flotte et oscille dans le courant. Les enfants le rejoignent, criant de joie, l'endroit est magique. 

Léa : Au milieu de la forêt, il y a des cascades et des bassins, c'est tout vert et humide, comme la jungle. C'est très calme, il n'y a que le bruit de l'eau.

On sent que le départ de Champoly approche, on ne sait pas encore pourquoi. La chaleur nous écrase, le rythme est au ralenti. L'envie de bouger diminue mais rester à l'intérieur ne nous tente pas plus. 

Conseil de famille, qu'est-ce qu'on fait ? Expression des ressentis de chacun. Léa sent que ce n'est pas si facile d'atterrir après son camp, la route en famille lui a manqué mais elle se sent un peu en décalage. Gabriel réclame de l'eau, la plage, une rivière, des rochers à escalader, des forêts pour faire des cabanes, des mondes à découvrir et à inventer. Nous partageons aussi un peu de fatigue, et de tristesse d'avoir dit à nouveau au revoir à la Belgique, ou plutôt à ses habitants. Plusieurs soucis administratifs nous occupent, l'air de rien cela prend de la place dans la tête, les impôts, le contrôle technique, les papiers d'identification du chien, ...

Nous savions en théorie que le voyage n'allait pas être démentiel à toutes les minutes, aucune vie ne peut faire une telle promesse, mais nous avions peut être oublié, à force d'adorer toutes nos aventures, qu'il fallait aussi accepter les baisses de rythme. C'est une discussion qui fait du bien, qui permet à chacun de déposer, de questionner. Il y a de la place.

Au final, après avoir écouté tous les besoins et toutes les envies de chacun, on décide de repasser en Belgique avant de partir vers la Bretagne. A la fin du mois d'août, un congrès Freinet nous y attend (enfin à Angers, ce n'est pas breton, on sait). Un passage en Belgique qui nous permettrait de clôturer des choses que l'on pensait pouvoir faire attendre, ou faire de loin. Au moins, on verrait certains amis absents lors de notre passage début juillet.

Le retour en Belgique va vite, on roule toute la journée sous un soleil de plomb. Dès qu'on s'arrête, l'air chaud nous prend au corps et on rêve de retrouver le vent de la fenêtre ouverte en route. Nous resterons une dizaine de jours environ, le temps de se faire recaler au contrôle technique, changer un amortisseur et c'est reparti !

Au Maroc, un homme nous avait dit : "Vous êtes comme les oiseaux, des voyageurs sans frontières". On y repense, souvent, et cette nouvelle identité nous va parfaitement.