Adeus Portugal, Olà España !


L'épopée du sud de l'Europe touche tout doucement à sa fin. Nous sommes remontés tout au nord du Portugal jusqu'à atteindre la Galice (ou Galicie ?), puis la traversée de l'Espagne de d'ouest en est. A l'heure où nous publions ces lignes, nous sommes déjà de retour en France. Voici le récit de ce dernier mois de voyage...


Barragem do Vilar

En bord de lac, à nouveaux seuls au monde.

La déconnection fait du bien, après un mois passé à la ferme, on se retrouve en famille à se raconter nos moments préférés. A rêver aussi à d'autres horizons.

L'endroit où nous avons largué nos amarres pour quelques jours nous enchante. Les bords de l'eau sont vallonnés, jonchés d'énormes rochers tous pris d'assaut par nos aventuriers. Entre ceux-ci, un tapis jaune se propage comme une traînée de poudre. Des milliers de fleurs qui forment d'épaisses grappes et qui vibrent toutes dans le vent. Les rives sont dégagées, seuls les monuments de pierre ont la permission de s'approcher.

Le ciel s'est assombri et le lac est devenu son miroir. Il nous rappelle la mer méditerranée au Maroc, d'une couleur encre où toutes les teintes de gris se couchent les unes sur les autres. Le paysage donne froid, il donne aussi envie de respirer, de tester sa capacité pulmonaire. C'est bon d'être sur une étendue sauvage, il y a de l'espace. On le sent tout autour de soi, à l'intérieur aussi.

Promenade le long du lac, Lucky nous suit partout. Au milieu des touffes de fleurs et d'herbe, il disparaît souvent et lorsqu'on le voit c'est un pompon noir qui sautille à la surface de la marée végétale.


Soudain, le vent s'est levé. Il fait siffler les herbes et danser les fleurs. Des fines vagues se créent sur le lac et le voilà qui se déguise en rivière.

Laurent et Gabriel se sont lancés dans la construction d'un piège à poissons. Ils assemblent des bouteilles en plastiques, préparent des appâts et lestent leur nouveau bac de quelques pierres. L'installation au bord du lac crée l'excitation de notre fils qui ne voit pas comment il attendra toute la nuit avant de savoir si le piège a fonctionné.

Balade papote entre filles d'un autre côté, câlins et confidences d'une Léa qui grandit, qui se pose de plus en plus de questions sur le monde et la place qu'elle y occupe. Elle décrit si bien ce champ de conscience qui s'élargit, cette curiosité parfois prudente, cette perspicacité sur les hommes et femmes qui croisent son chemin, sur les échanges qui régissent leurs relations. L'horizon qui s'allonge et s'étire à ses pieds la passionne au moins autant qu'il l'inquiète parfois. Quel bonheur de l'entendre partager ses pensées, questionner nos propres représentations et s'y confronter. Son esprit critique se développe, nous réalisons la chance que l'on a d'y assister, d'y participer.

Gabriel est quant à lui est tout à ses plans, maquettes et autres folles inventions qu'il dessine, construit, conçoit. Des mondes entiers, tracés pendant des heures, qu'il imagine et habite pour nous en raconter chaque détail. Des récits que l'on déguste, des expériences imaginaires ou réelles qu'il partage, lui aussi, avec envie. Nous, parents à plein temps, nous savourons la valeur de ce que l'on vit, l'importance de ces instants partagés qui ne nous serons jamais repris.


Sur la route entre Faia et Barcos

On traverse le nord du Portugal comme on se promène dans un jardin. Entre vignes et vergers, les senteurs du printemps sont aussi délicieuses que les paysages sont fleuris. Les cerisiers donnent leurs premiers fruits, timidement. On s'en tartine le visage, avidement. Confiture et desserts, merci la nature !

Et puis le ciel est venu se coucher sur la terre, un épais brouillard qui a recouvert les collines et les champs. La vue que l'on avait sur la vallée du Douro a disparu, remplacée par une fine pluie qui fouette le visage et donne envie de rester au chaud. Alors on lit, on calcule, on dessine, on cuisine, …


Barcelos

Posés au bord de la rivière, le temps se remet doucement. Les nuages peinent à se dissiper, on sent la chape du ciel encore basse. Mais la pluie et le vent se sont calmés alors nous avons pris les rives d'assaut et nous voilà en balade au milieu des herbes hautes qui bordent le cours d'eau. L'air est frais, les flaques nombreuses, on découvre un printemps très humide dans la région. Ce sont les plantes qui sont heureuses. Elles se hissent dans les airs comme de gracieuses ballerines, buissons et plantations qui se déploient dans cette atmosphère parfaite. Les fruits et légumes sont magnifiques sur les marchés, on retrouve certaines visions du Maroc. Dans notre alimentation végétarienne, l'arrivée d'une saison riche en variétés végétales est un pur bonheur. On se lance dans de nouvelles recettes, on explore les goûts de la nature.


Ofir

Nous avons tiré au nord-ouest, l'appel de la mer. Coucher de soleil sur l'Atlantique, cet océan si familier. Le parking où nous sommes installés est séparé de la plage par une petite rivière qui rejoint la mer. De l'eau douce où pataugent des grenouilles en pleine parade amoureuse. On les voit gonfler leurs joues, les chants en ricochets se répondent d'un nénuphar à l'autre. Le ponton qui enjambe le cours d'eau amène à la plage de sable et de gros galets ronds. Courses poursuites derrière Lucky, chasse aux crabes dans les flaques, escalade des dunes et roulés boulés à la descente, c'est l'éclate. On est toujours heureux de retrouver le bord de mer, où qu'il soit, les retrouvailles sont joyeuses. Le soleil est de la partie, comme sur les plages près de Setubal, il est chaud voire même brûlant au zénith de la journée. Un peu de vent en matinée nous permet de nous octroyer une belle balade sans mourir de chaud. Après on s'échoue à l'ombre de notre maison.


Parc national de Gères

Le parc national de Gères s'étend sur une petite centaine d'hectares, à cheval sur le Portugal et l'Espagne. Nous y entrons par l'ouest, vallées et vallons verdoyants, cascades et cours d'eau, chèvres et vaches qui se baladent, on se croirait presque revenus au Maroc.

Nous trouvons une petite aire de pique nique installée à côté de la rivière. Deux murets ont été construits sur son passage créant des piscines naturelles et des chutes d'eau pour le plus grand plaisir des nageurs. L'endroit est idyllique, plusieurs arbres créent l'ombre et la fraîcheur nécessaire l'après midi. La température atteint déjà 30 degrés en ce beau mois de mai.

Nous rencontrons un couple de voyageurs français. Tout juste à la retraite, Francis et Marilyne se sont aménagé un van qui tire leur remorque moto. Sur les routes à peu près six mois par an, ils découvrent l'Europe comme nous, par nomadisme. On échange nos aventures, nos visions de la vie et même nos parcours d'enfance aussi différents soient ils. Bien qu'une génération nous sépare, ce que chacun fait du patrimoine génétique et éducatif qu’il a reçu est tout à fait unique et intemporel. Écouter et partager l'héritage de chacun offre toujours une leçon de résilience et permet de remettre son parcours en perspective. Les choix qu'ils ont fait en tant que parent nous font réfléchir également. L'apéro partagé se transforme vite en repas puis en fin de soirée entre nouveaux amis et refaire le monde est une suite naturelle aux discussions.

Le lendemain on se retrouve autour bassin pour une baignade fraîche et revigorante. Théo et Clément, deux jeunes bordelais, nous rejoignent et une quatrième génération rentre dans la danse. La roue des rencontres semble définitivement bien activée. Leçon de plongeon pour Gab, en voyant les deux jeunes hommes s'y donner à cœur joie, il imite jusqu’à être pris sous leur aile et formé au piqué tête la première. Le voilà fier de sa nouvelle compétence et il plonge maintenant de toutes les hauteurs et distances possibles.





Pour terminer notre aventure portugaise et avant de passer à la suite, voici un montage de nos deux mois passés dans ce magnifique pays, merci pour l'accueil !



Passage en Espagne...

Pontevedra

Visite d'une ville particulière, son centre historique est connu pour sa restauration hors du commun. On s'y balade entre ombre et soleil, les petites ruelles pavées de grosses pierres carrées sont bordées de maisons au style particulier. Nous marchons jusqu'aux ruines San Domingo, le plus vieux monument de la ville encore debout. C'est un ancien monastère bâti il y a plus de cinq cent ans dans un style gothique très typique de la Galice.

En le contournant, nous découvrons un parc qui abrite des rosiers grands comme des arbres, nous n'en avons jamais vu de pareils. Il est encore tôt et nos estomacs gargouillent, insatisfaits des deux pauvres biscottes que nous avons avalées avant de partir à la découverte de la ville. Alors nous faisons escale dans une boulangerie dont les arômes nous attirent depuis l'extérieur.

On s'installe sur un banc pour déguster notre butin avec un plaisir non dissimulé. Plus loin, au détour d'une petite place, nous découvrons une grande tablée habillée d’une dizaine de jeux d'échecs. C'est l'école échequiste de la ville qui organise l'événement. On s'attable et c'est parti pour quelques parties qui nous amèneront jusqu'à midi.

Les nuages grisonnent et envahissent le ciel, la lumière diminue et les premières gouttes nous surprennent sur notre trajet retour. L'averse s'intensifie et nous voilà en cavale le long des bâtiments. Lorsque nous arrivons au camping car, nous sommes trempés jusqu'aux os, impatients de réchauffer la soupe qui nous attend.



St Jacques de Compostelle

Visite d'une ville mythique, point de rassemblement des pèlerins. Sur la route depuis des jours ou des semaines, ils ont tous la même détermination, quel que soit leur âge ou leur origine, on les croise sur les chemins qui convergent vers la Basilique de St Jacques, du nom de l'apôtre dont les reliques sont conservées dans l'édifice. En se posant devant cette œuvre majeure du onzième siècle, on se sent tout petit. Des centaines de personnes se recueillent et observent sa façade baroque, certains attendent ce moment depuis des semaines de marche, c'est impressionnant de les voir poser leurs sacs et tendre le regard vers son sommet, leur but enfin atteint. Comme tout lieu touristique, la place abrite des petites boutiques qui vendent des coquilles St Jacques, des bâtons de marche et autres objets en rapport avec le pèlerinage. Mais contrairement à d'autres lieux célèbres, une scission se remarque entre les touristes, appareil photo ou portable en l'air, et les pèlerins qui arrivent le cœur gonflé de joie et de fierté. Nous en avons croisé plusieurs qui poussaient la chansonnette, qui célébraient l'aboutissement de leur projet, c'est inspirant. On en discute en famille, la religion laisse place à la spiritualité dans les échanges, on partage nos représentations, nos croyances, nos questionnements. On salue l'effort de ces inconnus qui traversent le pays et on se rappelle que quelle que soit la raison de sa marche, le chemin a souvent plus de valeur que la destination.


Quelque part entre Santiago et Lugo

Après la ville, le silence de la forêt nous fait du bien. La rivière coule paisiblement, plusieurs petits ponts de bois couverts de mousse l'enjambent entre les fougères. La prairie qui nous accueille jouxte le sous-bois, quelques tables de pique-nique en pierre rappelle que l'homme existe. Les enfants courent dans les herbes hautes, traversent les petits ponts et sautent sur les rochers au plus grand bonheur du chien qui les suit, oreilles au vent. Nouvelle passion du moment, les avions en papier. Ils en construisent de toutes les tailles et de toutes les couleurs. Avec ou sans modèle, ils bricolent leurs planeurs éphémères et les modifient à l'infini. Ils appréhendent ainsi les lois de l'aérodynamique et en découvrent les propriétés au fur et à mesure de leurs essais. Ils se donnent des conseils et font des hypothèses, ensemble. Ils explosent de joie ou de déception après chaque vol, ensemble. Nous profitons de cette halte au calme pour faire un brin de toilette à notre cher camping car. Il a tendance à se salir plus vite depuis que notre copain à quatre pattes nous a rejoint. Mais ce dernier a trouvé sa place, entre sieste et jeu, câlins et bêtises, juste ce qu'il faut pour qu'on l'adore chaque jour un peu plus.


Plage de Barreiros

Nous sommes remontés vers le nord jusqu'à retrouver la mer. Cette partie de l'Espagne où lorsqu'on fixe l'Atlantique, ce n'est pas l'Amérique que l'on devine mais la Bretagne.

En atteignant la côte, nous repérons un petit pré d'herbe fraîche sur les hauteurs de la plage. La côte galicienne nous fait penser à la Normandie, des falaises couvertes d'herbe sur les hauteurs et des plages pleines de rochers en contrebas. En nous garant, nous constatons que deux vans blancs sont déjà installés. Salutations de loin et déjà nous prend l'envie d'aller sympathiser. Nous ne savions pas encore que ces trois voyageurs allemands allaient devenir de vrais amis. Leur voyage n'a commencé que trois jours plus tôt. Yasmina et Marijke voyagent dans un van, Justin dans l'autre. Ils se sont rencontrés il y a quelques mois et caressaient le même rêve, celui de prendre la route pour une durée indéterminée à la découverte de notre belle planète. Destination le Portugal, puis le Maroc. Ensuite, la vie choisira.

Ils nous partagent leurs premières impressions, l'envie de se pincer régulièrement pour être sûr de ne pas rêver, cette fierté d'avoir accompli un choix de vie important, d'avoir les rênes de sa vie bien en main. Inévitablement cela fait écho chez nous, alors nous racontons à notre tour nos débuts, ce que le voyage nous a déjà enseigné, ce que l'on a découvert sur nous même et sur l'autre. Ils font preuve d'une reconnaissance hors du commun, envers nous mais surtout envers la vie, qu'elle nous ait mis sur le même chemin. Quand les routes se croisent, quand on se reconnaît, ce n'est jamais anodin, on sent que quelque chose de fort va suivre. Et nous ne sommes pas déçus. Les enfants s'attachent très vite, partagent des parties de foot et des balades sur la plage. Nous traduisons énormément car ils ont envie de prendre part aux discussions, Léa particulièrement. Et elle en a des choses à dire. Elle chamboule leurs cœurs autant que les nôtres, elle fait preuve d'une sincérité et d'une générosité hors du commun. Nous l'observons s'ouvrir et se livrer avec beaucoup d'émotions. Notamment lorsqu'elle explique pourquoi elle a décidé de devenir végétarienne, et comment elle a emmené toute la famille dans l'aventure.

Ce que nous apprendrons de cette rencontre est à nouveau difficile à mettre en mots. Car outre leurs conseils en lecture (nous voilà riches en nouveaux auteurs à découvrir), ils partagent également leurs passions. Marijke est prof de yoga et nous offrira un magnifique moment avec nous-mêmes. Yasmina possède tous les outils pour créer des colliers de pierres et fait preuve d'une patience infinie avec nos deux petits artistes. Justin est tatoueur et prendra du temps avec Gab pour lui expliquer le fonctionnement de sa machine, lui montrera son travail ainsi qu'à Laurent qui cherche son tatouage depuis longtemps.

Après deux jours d'échanges d'idées, de repas et de talents, nous leur proposons de nous accompagner quelques kilomètres plus loin. Cela fait un moment que nous attendons de voir la plage des Cathédrales, cette dernière tient son nom des gigantesques arches de pierre qui partent de la falaise jusque sur la plage. Nous voilà donc en route, un petit train de campeurs qui part explorer ensemble.

La plage est sublime, on se sent tout petits. La marée est basse, l'eau contourne les monstres de pierre et crée des petits lagons d'eau claire que nous traversons l'un après l'autre. Plusieurs grottes s'enfoncent dans les falaises et l'exploration est passionnante. Certains tunnels se rejoignent et nous voilà en course poursuite entre les rochers. On découvre une petite alcôve remplie de galets où plusieurs tours de cailloux sont éparpillées.

Alors comme d'autres avant nous sûrement, nous ajoutons notre construction minérale. Pris dans nos aventures, nous ne remarquons pas que la marée remonte, et plutôt rapidement ! Heureusement Justin a l'œil et nous rapatrie avant que l'on soit totalement bloqués dans les rochers.

La journée se termine autour d'une grillade de steaks de soja et autres plaisirs végétariens. Les salades et marinades de légumes envahissent notre petit buffet. Gabriel se prépare même à faire un dessert, des crêpes au chocolat. La soirée est joyeuse et c'est finalement l'arrivée de l'humidité qui nous force à rejoindre nos pénates…


En route vers l’est

Nous savons qu'il est temps de nous remettre en route, l'énergie de la journée est plus lourde. Nous allons devoir dire au revoir et c'est toujours douloureux, surtout quand les rencontres sont aussi fortes. Les embrassades sont longues, on s'offre un dernier pot de confiture, un collier de coquillages, un souhait pour la suite. Alors que nos cœurs se serrent en allumant le moteur, alors que notre gorge se noue en agitant nos mains par la fenêtre, nous remercions à nouveau l'univers de nous avoir offert une si belle rencontre.

Le silence envahit l'habitacle lorsqu'on s'éloigne et c'est Léa qui finit par le rompre : “C'est normal que l'on pleure quand on s'est laissé apprivoiser… “. Aaah le petit prince…

Plus tard, nous faisons un arrêt nécessaire, remplissage de l'eau et direction le lavomatic. L'habitude veut que nous lancions deux machines, une à 40 degrés qui ira ensuite au séchoir et l'autre à 30 qui séchera dans le camping car. En faisant pendre le linge, nous déplaçons notre véhicule jusqu'à la pompe pour reprendre du carburant. C'est une après-midi de route qui nous attend. Puis une dernière sortie pour le chien et c'est parti. Deux heures plus tard, nous accostons au bord d'une petite crique aux allures écossaises. Et tout à coup on se fige… La deuxième machine est restée dans le séchoir. L'annonce est rude, ce n'est certes qu'une perte matérielle mais la culpabilité qui nous envahit est forte. Il n'y avait presque que des vêtements aux enfants dans celle-la. Les t-shirts préférés de Gabriel sont restés deux cents kilomètres en arrière. Ce ne serait pas raisonnable de retourner les chercher. On s'excuse mille fois, cela ne répare pas vraiment. Alors cette journée un peu lourde ne fait que s'alourdir davantage.

Et puis comme souvent, petit cadeau de la vie, un vieux van anglais vient se garer alors que nous nous pensions seuls au monde. Un couple de musiciennes qui termine un voyage de huit mois et qui s'apprête à prendre un ferry direction leur pays natal. Elles ont composé un album sur les routes et elles s'apprêtent à l’enregistrer. On partage notre repas et elles nous offrent un petit moment hors du temps, un morceau de guitare accompagné par leurs deux voix. On retient notre souffle, au bord de cette crique, le vent nous caresse, mais pas autant que le timbre de leurs voix qui s'entremêlent. C'est comme si toutes les tensions de la journée s'échappaient et allaient mourir au large, emportées par la musique et le vent.


Désert des Bardenas

Des airs de western, de la poussière, des bourrasques chaudes, nous venons de passer la frontière du désert des Bardenas. Quelques kilomètres plus tôt, la campagne verdoyante composait encore la majeure partie du paysage. Mais les rivières ont laissé la place au sable dur et rocailleux, les arbres sont devenus de petits buissons secs et cassants, les collines herbacées ont été remplacées par des plateaux de roche rouge et orange. Des montagnes dont il manque le sommet. Comme dans tous les parcs nationaux, les règles sont strictes. Pas question de se garer n'importe où, de sortir des sentiers balisés ou de laisser son chien courir librement dans la steppe. Il ne faudrait pas déranger la population locale. Cette dernière se compose essentiellement de rapaces et de petits mammifères, on y croise aussi des serpents et des lézards comme dans tout désert qui se respecte. Certaines espèces ne vivent qu'à cet endroit, elles ont besoin de cette exacte combinaison d'éléments comme milieu de vie. Très peu de pluie, du vent, du soleil, de la roche à perte de vue.

Malgré l'aridité, certains espaces sont cultivés, nous n'y avons vu que du blé. Les champs d'un blond doré ondulent sous le vent comme une étendue d'eau. On croise deux ou trois maisons de pierre auxquelles on ne sait pas donner d'âge. Plusieurs engins agricoles sont garés autour. Alors on se demande si quelqu'un y vit vraiment ou si ce n'est qu'un abri de saison. Difficile à savoir… Autre curiosité, la réserve héberge également une base militaire, en son centre. Espace interdit bien évidemment mais assez mystérieux vu les miradors et les rails que l'on aperçoit derrière les barbelés.

Nous roulons lentement, le visage collé à la vitre. On a la drôle d'impression d'avoir tout à coup changé de continent, ou d'époque. Inévitablement, on repense au Maroc, à cette extraordinaire vallée au milieu de falaises similaires qui abritait un oasis et son village. On y avait rencontré Ider, il nous avait bouleversé.

Alors ces émotions ressurgissent doucement, en voyant le paysage défiler sous nos yeux émerveillés. On trouve un espace pour s'arrêter, quelques voitures y stationnent déjà. Les enfants partent à l'assaut des flancs de plateaux. Le vent est violent, il soulève le sable et même les graviers. L'air est chaud, la croûte terrestre craque sous nos pieds. On s'assied sur une marche rocheuse et on se sent tout petit. En observant cette étendue sans fin, on réalise notre fragilité, notre vulnérabilité. Une journée sans eau et nous serions déjà allongés le long d'une crevasse à attendre un miracle. Notre camping car nous paraît encore plus sécurisant que d'habitude…


Et voilà, hasta luego l'Espagne...

On en garde tant de souvenirs, ensoleillés, venteux, lumineux, enrichissants, déboussolants, émouvants, ... On n'en revient pas quand on se dit qu'un an d'aventures sur la route nous attend encore. Merci la vie !